Migrations du regard, 1990

La nostalgie, aspiration infinie, est tout opposé au regret
d'une chose perdue, si précieuse que soit cette chose: car on
retomberait alors dans la grammaire de l'avoir; la nostalgie
est plutôt le désespoir devant l'impossible, mais sur le mode
de la tendresse et de la poésie (...).


Vladimir Jankélévich  (2)



Les montagnes au loin. De la neige sur les sommets. Le regard qui se pose, qui s'attarde. Figer ce regard, l'arrêter, le transformer en image. Exercer ce pouvoir que l'on a, par la photographie, de découper dans le visible, cette matière étrange que l'on appelle aussi le réel. Une matière qui n'en est pas une et qui pourtant existe du seul fait du regard. Une matière intangible en soi, sorte de continuum  préexistant à l'idée que l'on s'en fait, résistant à toute idée de finalité, de limites. Et pourtant, on persiste à y provoquer des ruptures, des discontinuités. Comme un étrange désir de vouloir se soustraire au temps et à l'espace et, paradoxalement, dans cette immobilisation de se donner cette formidable possibilité de s'y inscrire, de s'y lover, pour avoir, un court instant, l'impression que l'on peut  non seulement commander à ce flot insensé, mais également le rendre intelligible et palpable dans la matérialité de l'image.  Le regard, l'image, toujours partiels, toujours fragmentaires. La photographie alors comme le faire-valoir de ce regard qui se dérobe sans cesse. Y croire pour un peu, l'espace d'une réflexion fugitive sur la surface glacée d'une pièce de métal, l'espace d'une pensée.

Car tout cela, on le sait déjà, n'est que vision de l'esprit et mise en abîme du sens. Magnifique et terrifiante parade à ce total et constant état d'impuissance auquel on se trouve confronté devant le paysage de la réalité et de l'effroi qu'il suscite. Tel pourrait être l'un des paradigmes de la photographie, de ma photographie et de l'art que je tente d'en tirer. Tout à la fois mirage et  fragment, point de fuite absolu sur la périphérie du temps et de l'espace, installation du réel sur le mode de l'aléatoire, du simulacre.

Bien sûr le sentiment, plus encore la conviction profonde, que cela n'est plus comme avant. Quelque chose se serait  passé qui aurait changé notre appréhension de l'image photographique et qui aurait engagé d'autres conditions pour en justifier l'existence et l'usage. L'histoire, dans sa factice linéarité, s'est dirait-on dérobée au profit de la conscience de quelques bribes échappées d'une longue conversation où, dans la rumeur du temps, il était question d'une mythologie fantastique peuplée d'êtres étranges et d'un bestiaire à l'avenant, où tous les oripeaux de la photographie se trouvaient contenus. Pendues ici et là, les défroques usés de la vérité, de la mimésis, de la transparence et du trompe-l'oeil. Des idées, des pensées  qui agissent, qui vont et viennent, circulent et s'incarnent ici et là. Des idées qui finalement tissent, entre le passé et le présent, d'autres liens que ceux figurés par les rameaux serrés d'un arbre généalogique surchargé.  

Ma photographie, ou plutôt ma pratique de celle-ci, comme quelque chose qui se déploie dans la conscience que les images tout comme les idées, sont des choses fragiles. Incrustation sur la pellicule de cette fragilité, quelque chose qui a toujours à voir avec le passé, mais qui néanmoins contient le présent, celui de maintenant, celui d'un état second du regard. Sorte de paradoxe. Comme ce parcours sans fin des oiseaux migrateurs, ce voyage qui n'en finit pas de recommencer et de recommencer. Pas de se répéter, seulement de revenir. Migrations du regard au travers du temps, de la pensée.

De grands jardins publics, des ménageries, quelques pas, de rares passants. Des jardiniers qui s'affairent à nettoyer les allées, à les débarasser des feuilles mortes, des vieux papiers gras, des journaux pourris tassés en masse compacte par le pluie et le vent. Le regard qui erre, sans but, qui s'arrête,  sur ces choses qui semblent anodines, des détails que l'on dit insignifiants ou ridicules. Tout ce qui se perd souvent dans la frange du regard.  Mettre cela en image. Le faire tenir dans ce cadre, qui tout au début se réduit à celui d'un viseur. Insister sur le fait que cela découle de gestes. Celui de la découpe, brutale et entière, au moment de la prise de vue. Ce « coup de la coupe » comme le disait  Philippe Dubois (3) . Prélèvement et fractionnement, réduction et compression contre des parois orthogonales, de ce qui, par devant l'appareil, n'est qu'une quantité plus ou moins grande de lumière réfléchie. Et puis aussi, tout cela transitant par cet implacable, incontournable état qui fait que l'on portera le regard vers ceci ou cela. Assumer ce regard et sa disponibilité, assumer ce point de vue changeant. Une quête que l'on pourrait qualifier de minimaliste. Une quête du juste-ce-qu'il-faut, du pas-plus-que cela, du rien-d'autre.

La machine-photographie comme ça. Comme si on avait oublier son manuel d'emploi, ou encore qu'on cherchait dans celui-ci à y lire  entre les lignes le non-dit, ce qu'on ne voulait qui soit pas connu, su.  Les règles et les interdits, tout ce qui ce qui risque de mettre en péril l'illusion photographique. Faire de cela la substance de gestes, d'attitudes différentes, autres. Jouer d'une mécanique et de ses artifices. Jouer des effets de la lumière sur les sels d'argent. Jouer l'empreinte, la trace. Pointer le hors-champ. Des choses simples qui deviennent  complexes à force de retourner l'image et la mécanique dont elle est issue sur eux-mêmes. Un parcours à rebours, comme celui de cette époque-ci où distinctions et nuances ont davantage d'importance que la recherche et l'affirmation de vérités. Une époque de la fin des certitudes, des idéologies, où règne l'aléatoire et le précaire. Tianamen et Berlin. Les débris d'un attentat. Les rituels sombres de la folie des hommes. Des images là aussi. Les fracturer, les briser, les recadrer. En faire de petites choses encore plus incompréhensibles. De petits éléments distordus, comme il en est lorsqu'on ne suit pas bien une conversation, l'esprit happé par l'intérieur et le flot décousu des pensées. Faire des images qui s'accommodent de ce règne de la confusion, de l'ambiguïté. Pas d'autres velléités que cela, montrer des trous, la béance. On ne dit plus la beauté, on a choisi la perte de sens, une certaine amnésie.

D'où cette pensée vient-elle? Qui a dit cela? Tout un chacun peut-être. Ou plus simplement  ce n'est qu'une pensée, qui s'est imposée avec le temps. Une pensée qui a migré elle aussi, comme les grands voiliers d'outardes, comme les oies blanches. Une pensée qui en contenait d'autres. Unique mais multiple. Un va-et-vient au fil des saisons, des âges.

Je disais ailleurs: "Des morceaux, des bouts de rien. La surface des choses, le glacis des apparences" (4)  . J'essaie alors, dans la chambre noire, de jouer les démiurges et de restituer ces morceaux épars dans ce qui pourrait ressembler à de l'épaisseur, refaire la continuité,  appeler cela de l'inachevé, de l'insaissisable. Puis, étaler cela sur une table, à l'abri des autres regards, dans la chambre claire. Pas tout à fait celle de Roland Barthes où sur un mur il n'y avait qu'une seule image, qu'on ne voyait pas, qu'on ne pouvait pas voir; ce portrait d'une femme, un mince sourire peut-être. L'image comme un lieu de l'imaginaire, un lieu de la pensée. Peut-être était-ce cela qu'il voulait dire, cet homme des mots, cet homme qui disait de plus en plus le coeur et ses soubresauts, le trouble. Sur ma table, sur mes murs, plusieurs images.

Faire toujours, accumuler, une quête désespérante à force de retour sur la surface des mêmes apparitions. Chercher à retenir ce fil qui se dérobe. Comme un alchimiste qui aurait perdu ses grimoires et qui pourtant n'en continuerait pas moins son travail obscur, son oeuvre au noir. Comme un archiviste aussi qui depuis longtemps amasserait des documents, les amoncellerait ça et là dans une bibliothèque abandonnée, oubliée. Étrange. Des livres, des mots, mais le silence. Cette métaphore de Wim Wenders dans le film Les ailes du désir. Que des anges pour venir scruter l'âme des humains au travers de ce qui reste d'eux : des mots, des images. Une musique bientôt, qui vient dirait-on de nulle part. Une autre image. Mise en mouvement celle-là, mais tout aussi partielle. Pas un tableau, car ça bouge, de la cellulose sur un écran. Penser la photographie comme un avatar possible du film. " Et si au bout du compte le photographe n'était qu'un acteur en quête de décors pour mettre en scène non pas le monde, mais bien plutôt lui-même. Et si toute l'entreprise de production d'images n'était finalement qu'un vaste cinéma dont la finalité tiendrait moins au fait de montrer l'état des choses que d'indiquer les interstices par où fuient la vie et le temps" (5) .


Les montagnes au loin, de la neige sur les sommets. Plus tout à fait le jour. En avant-plan, l'écran de l'ordinateur, ce texte. Ce pourrait être une autre image ou un plan de film, une boucle spatiale et temporelle, un autre parcours, une autre migration, un autre avatar de la pensée, du regard.


Banff, novembre 1989

Notes
1-Texte publié dans le catalogue Mirabile visu : la photographie 150 ans après, Les Centres d’artistes de Québec, Québec, 1990.
2-Vladimir Jankélévitch et Béatrice Berlowitz, Quelque part dans l'inachevé, Éditions Gallimard, Paris, 1978.
3-Philippe Dubois, L'acte photographique, Éditions Nathan-Labor, Paris, 1982.
4-Tiré du texte d'accompagnement de la série D'Orient (1988-1989).
5-Tiré du texte d'accompagnement de la série Transit Commedia (1986).